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Que valent les sondages à un an des élections ?

Que valent les sondages à un an des élections ?

Interview

Frédéric Dosquet, Professeur et Politologue ESC Pau

En 1973 Pierre Bourdieu a lancé son célèbre « L’opinion publique n’existe pas ».
43 ans plus tard, les études d’opinions en politique suscitent toujours un vif intérêt qui devient exponentiel à l’approche d’une élection. Le politologue Frédéric Dosquet répond au Survey-Magazine sur ce type d’étude largement médiatisé.

Survey-magazine : Les sondages politiques sont-ils aujourd’hui dépassés ?

Frédéric Dosquet : Non bien au contraire, ils demeurent plus qu’avant un des outils phares du marketing politique. Que ce soit dans le cadre de la course entre les candidats, ce que l’on nomme dans le jargon, le « horse race » notamment lors des primaires, ou au-delà lors de l’ultime bataille électorale face au corps électoral. Les sondages politiques animent en quelque sorte, l’avant-match et le match lui-même. Sans faire offense à ce grand béarnais, si ce n’est le plus illustre, Pierre Bourdieu, en marketing politique, bien évidemment, l’opinion publique existe, mais de plus, elle est centrale dans la stratégie de positionnement des candidats à une élection, de surcroît présidentielle. Maintenant ce sont les outils utilisés par les instituts de sondage qui sont appelés à évoluer, je n’irai pas jusqu’à dire qu’ils sont dépassés en tant que tel. Mais on assiste à la révolution du Big Data ; on l’a vu en 2012 lors de la deuxième élection de B.Obama, c’est un informaticien, N.Silver qui a été le plus précis dans les prédictions, et non un institut classique comme Gallup, pour n’en citer qu’un seul.

Comment expliquer le décalage quasi systématique entre sondages et résultats de vote ?

On ne peut pas dire qu’il y ait un décalage quasi systématique, il ne faut pas aller jusqu’à dire comme B. Johnson, le Maire de Londres ironisant sur les mauvaises prédictions des élections législatives de 2015 par les instituts que « les sondeurs devraient se sonder eux-mêmes pour voir ce qui n’a pas marché ». Il est vrai que l’année 2015 a été difficile pour les instituts de sondage à travers le monde, puisque que ce soit en Grande Bretagne, comme je viens de vous le dire ou encore en Turquie ou Israël, les évaluations étaient très éloignées des résultats finaux. Là où le parti conservateur devait perdre, il a gagné haut la main, là où R.T. Erdogan devait subir une cuisante défaite, il remporte le scrutin et enfin B. Netanyahou remporte largement les législatives alors que tous les sondages lui promettaient une sanction de la part des électeurs. En France, les études électorales sont, hormis en 2002, prédictives. On se rappelle évidemment de ce 21 avril 2002, qui donna en termes de résultats, des scores qui n’avaient pas été prévus, et notamment pour le candidat de la gauche, L. Jospin. Le parti socialiste accusa même les sondeurs d’avoir induit en erreur et démobiliser les électeurs de gauche d’aller voter, les jeux étant faits d’après les instituts de sondage. Hormis donc cette erreur d’appréciation, d’ailleurs reconnue par tous les dirigeants de ces mêmes instituts, d’une manière générale, on peut dire qu’en France, les prédictions sont fiables. D’ailleurs, on considère historiquement et ce d’une manière longitudinale que les scores des intentions de vote à la présidentielle française sont figés en février de l’année de l’élection, soit trois mois avant le scrutin. Les intentions de vote affichées en février sont statistiquement les résultats de l’élection qui suit. Ce qui signifie que nous sommes aujourd’hui à plus d’un an de l’élection, tout reste possible… Une campagne électorale sert précisément à faire bouger les attitudes des électeurs. Il vaut mieux d’ailleurs être sous-évalué, en 2016 pour entraîner une vraie dynamique en 2017, que l’inverse. C’est la crainte des spins doctors (conseillers) du candidat Juppé, et l’espoir de leurs homologues œuvrant pour les candidats Hollande et Sarkozy (dans l’hypothèse que ce soit bien ces deux candidats qui représentent leur propre camp en mai prochain) ! Pour revenir au Maire de Bordeaux, il ne faudrait pas qu’il soit victime de ce que l’on nomme, la « chabanisation » ; c’est un phénomène que l’on a observé lors de l’élection présidentielle de 1974, lorsque J. Chaban-Delmas, Maire de Bordeaux, se lance dans la course présidentielle et voit ses intentions de vote décliner au fur et à mesure que la campagne se déroule. Ce même phénomène s’est produit pour R.Barre en 1988, E.Balladur en 1995 ou encore L.Jospin en 2002.

Quels sont les biais méthodologiques les plus importants dans les sondages politiques ?

Je répondrai en deux temps à votre question. Premièrement, à l’occasion des sondages d’opinion au cours des primaires, la difficulté majeure reste l’accès à ces mêmes électeurs de ces primaires. Pour des raisons juridiques, les études ne sont pas réalisées directement sur les militants du parti en question mais sur les sympathisants, ce qui est extrêmement large. Bien sûr, en France, les partis politiques ont souhaité organiser des primaires ouvertes, c’est-à-dire, non restreintes au seul public partisan, mais la cible interrogée, de fait ne correspond pas au cœur de l’échantillon. Ceci représente dès lors un biais très important d’un point de vue méthodologique. A titre personnel, dans le cadre de mon travail doctoral, il y a quelques années, j’avais pu précisément travailler directement sur la cible militante, ce qui permet d’avoir des résultats incontestables d’un point de vue scientifique, mais je le répète dans un cadre professionnel, ceci demeure interdit. Deuxièmement, les sondages restent bien évidemment de l’ordre du déclaratif et là est le biais majeur de toute étude attitudinale, à savoir la mesure d’une intention, de surcroît dans le champ des opinions politiques. Ceci a été pendant de nombreuses années observé à l’égard du parti du Front national. Bien que cela soit de moins en moins vrai, les intentions de vote étaient pour le Front national sous-estimées, car les répondants avaient tendance à refuser de déclarer qu’ils s’apprêtaient à voter pour ce parti. Les instituts de sondage du reste limitaient ce biais en augmentant les marges d’erreur, ce qui agaçait les dirigeants de ce parti, parce que cela minimisait de fait les intentions portées vers eux. Pour contre carrer cette critique frontiste, rappelons simplement l’épisode du 21 avril 2002 et la colère du côté du Parti Socialiste qui avait crié au scandale pour avoir démobilisé ses troupes en donnant perdant JM. Le Pen et qualifié pour le deuxième tour, L. Jospin et J. Chirac. Mais si on revient au Front national, depuis la stratégie de la « dédiabolisation » entreprise par M. Le Pen qui a semblé porter ses fruits, déclarer avoir l’intention de voter pour ce parti n’est plus un tabou, d’où une meilleure prédiction à son égard. Après, plus largement, n’oublions pas que depuis l’élection de 1995, près de 20% des électeurs à la présidentielle se décident dans l’isoloir et non avant ! (Source : Cevipof, enquêtes post-électorales présidentielles, 1995, 2002, 2007, 2012). Donc mécaniquement, vous avez 20% du corps électoral qui est par définition insondable !

A quelle fiabilité peuvent prétendre les sondages avant les primaires ? A quels problèmes et difficultés sont-ils confrontés ?

La principale difficulté, comme je le disais précédemment, c’est l’accès à la cible des militants. Il est clair qu’au sein du parti Les Républicains, le candidat N.Sarkozy remporterait la mise sur cette seule cible, mais comme le scrutin sera ouvert aux sympathisants de la droite et du centre, les autres candidats reviennent dans la course. Comme l’a énoncé A. Juppé, le 1er mars 2016 : « S’il y a 500 000 votants, Monsieur Bismuth (N.Sarkozy) a toutes ses chances, s’il y en a 3 millions, c’est moi ». Le deuxième problème que je vois est la possibilité de faire de la part des adversaires de ce parti, de l’entrisme. C’est-à-dire que l’on peut cyniquement imaginer qu’au dernier moment, un mot d’ordre pour participer à ces élections des primaires de la droite et du centre puisse être donné par les opposants. Quand on y pense, l’investissement n’est pas si important, 2 euros par votant… pour perturber le camp adverse. Assurément F. Hollande préférerait avoir en face de lui au premier tour, N.Sarkozy et non A.Juppé, pour mieux remporter la mise face à la candidate du Front national au deuxième, si l’on en croit les sondages fin février 2016… Mais comme indiqué auparavant, les sondages qui comptent ne sont pas ceux de février 2016 mais ceux de février 2017, d’ici là beaucoup d’eau coulera sous les ponts.

Web social, Big Data : que peut-on attendre comme informations en provenance de ces nouvelles sources, pour anticiper ou éclairer les résultats d’une élection ?

Le marketing digital est en passe de devenir la nouvelle arme du marketing politique. B.Obama en avait fait son facteur clef de succès en 2008 et 2012. Lors de cette dernière élection, le big data est même devenu, l’outil qui l’a différencié de son adversaire, M.Romney. De la collecte de fonds, à la prospection très ciblée des électeurs, on assiste à une véritable révolution numérique dans ce domaine. La précision quasi chirurgicale atteinte permet de faire une campagne optimisée en termes de moyens, discours et gestion du temps.

S’agissant de la prédiction des intentions de vote, précisément, le big data a permis d’affiner d’une manière inégalée les projections. En 2012, je vous le disais, en début d’interview, ce n’est pas un des grands du secteur comme Gallup qui a donné les résultats les plus justes, mais un utilisateur du Big Data, Nate Silver. Celui-ci a fait parler les chiffres emmagasinés dans ses ordinateurs et a pu ainsi donner avec exactitude, les bons résultats dans 50 Etats de l’Union. D’ailleurs, pour les élections de 2016, Gallup a refusé de participer à ce « horse race » pour ne pas être pris en défaut !