L'adhésion des jeunes à l'intelligence artificielle n'est plus aussi évidente qu'elle l'a été. Après une phase d'appropriation rapide, presque spontanée, un recul s'opère, laissant place à une forme de vigilance. C'est ce que met en évidence une étude récente menée par Gallup, la Walton Family Foundation et GSV Ventures, qui souligne un affaiblissement notable de la confiance des jeunes générations envers ces technologies.
Les données traduisent clairement ce basculement. Sur les 1 572 jeunes interrogés, 42 % expriment une forme d’anxiété face à l’intelligence artificielle. Si ce niveau d’inquiétude reste relativement stable, c’est du côté de l’adhésion que la rupture est la plus marquée : la part de jeunes se déclarant enthousiastes est passée de 36 % en 2025 à seulement 22 % en 2026. Une chute significative, révélatrice d’un rapport désormais plus nuancé, voire ambivalent, à l’IA.
Entre dépendance et défiance : le rapport ambivalent des jeunes à l’IA
L'intelligence artificielle s'est installée dans les usages quotidiens des jeunes, parfois de manière presque invisible. Selon les données de Gallup, plus d'un jeune sur deux (51 %) y a recours chaque semaine, notamment pour rédiger, organiser ou apprendre. Dans certains contextes, notamment académiques, ce taux grimpe encore davantage : près de 9 étudiants sur 10 déclarent utiliser l'IA pour améliorer leurs travaux, optimiser leurs candidatures ou préparer leurs examens.
Mais cet usage massif ne traduit plus un enthousiasme. Il relève de plus en plus d’une forme d’adaptation contrainte. L’IA n’est plus seulement perçue comme une opportunité, mais comme un passage obligé. Ne pas l’utiliser, c’est risquer de prendre du retard. L’adoption devient alors moins un choix qu’une nécessité.
Cette ambivalence est particulièrement visible dans le domaine éducatif. D’un côté, les étudiants reconnaissent les bénéfices : gain de temps, accès facilité à l’information, amélioration de la qualité des productions. De l’autre, les inquiétudes progressent. Toujours selon les mêmes études, près de 80 % des jeunes craignent que leur dépendance à ces outils nuise à leur capacité d’apprentissage sur le long terme. La rapidité d’exécution pourrait se faire au détriment de la compréhension, la facilité d’accès à l’information au détriment de la mémorisation. Autrement dit, l’IA permet d’aller plus vite, mais interroge la profondeur de ce qui est appris. Elle assiste, mais peut aussi fragiliser. Elle augmente les capacités… tout en posant la question de leur érosion.
Ce que révèle cette évolution, au fond, ce n’est pas un rejet de la technologie. C’est un changement de regard. L’IA est pleinement intégrée dans les pratiques, mais elle n’est pas encore intégrée dans les représentations. Elle est utilisée, parfois intensément, sans pour autant être totalement acceptée.
IA au boulot : la Gen Z dit oui à l’outil, non au juge
L'intelligence artificielle s'impose désormais comme un outil central dans les parcours professionnel des jeunes. Elle influence des décisions majeures : près d'un sur deux lui accorde sa confiance pour orienter ses études ou son avenir professionnel. Son usage est encore plus massif lorsqu'il s'agit d'optimiser son employabilité : la quasi-totalité des étudiants y recourt pour affiner CV, lettres de motivation ou préparation aux entretiens.
Mais cette appropriation massive s'accompagne d'une ligne rouge très nette : celle du recrutement automatisé. Dès lors que l'IA remplace l'interaction humaine, la défiance s'installe. Une majorité de candidats rejette les processus entièrement pilotés par des algorithmes — tri de CV, entretiens automatisés, scoring — et continue de considérer la relation avec un recruteur comme déterminante. L'absence de connexion humaine devient même un motif d'abandon. Ce rapport ambivalent se prolonge dans la perception de l'avenir. Les jeunes sont lucides : ils anticipent une transformation profonde de leurs métiers, et une part non négligeable redoute déjà leur obsolescence. Une étude menée auprès de 2 400 actifs révèle même qu'une part significative des jeunes travailleurs (44%) n'hésite pas à freiner, voire à entraver, l'intégration de l'IA dans leur environnement professionnel. Un réflexe beaucoup plus marqué chez la génération Z, qui traduit une inquiétude très concrète : celle d'être remplacé.
Le sentiment est clair chez les jeunes : le chômage reste une inquiétude majeure, et l’IA est de plus en plus perçue comme une menace. Pourtant, la peur ne vient pas tant de la technologie elle-même que du récit qui l’accompagne — un discours souvent anxiogène, focalisé sur les gains de productivité, et qui élude une question essentielle : qui profite réellement de la valeur créée ? Dans ce contexte, l’IA apparaît davantage comme un outil de remplacement que comme un levier de transformation ou de soutien.
Cette vision entretient une forme de fracture. On raisonne en quantité — produire plus, plus vite — sans interroger la qualité du travail, son sens, ce qu’il transmet ou apporte à la société. Or, en France en particulier, le travail dépasse largement sa dimension économique : il participe à la construction de soi.
Longtemps, le dialogue social s’est concentré sur le temps de travail, les conditions ou l’égalité. Mais il a peu questionné la nature même de l’activité. L’IA remet aujourd’hui ce sujet au centre : ce que nous faisons est-il utile, porteur de sens, créateur de valeur au-delà du simple rendement ? Au fond, il est urgent de sortir de l’obsession du “gain de temps”. Une carrière ne se résume pas à aller plus vite, mais à ce que l’on construit, ce que l’on apporte, et ce dont on peut être fier.
Plus la génération Z utilise l'IA, plus elle la déteste : 80 % d'entre eux estiment que l'IA les rend moins intelligents, en réduisant leur esprit critique et leur capacité à repérer les fausses informations
L'enthousiasme de la génération Z pour l'intelligence artificielle (IA) s'est effondré, selon les conclusions d'une récente étude de Gallup. La génération censée adopter l'IA se rebelle contre celle-ci : 80 % d'entre eux estiment en effet que les outils d'IA érodent leurs capacités cognitives en réduisant leur esprit critique et en affaiblissant leur aptitude à détecter les fausses informations. L'étude révèle également que le mécontentement envers l'IA est passé de 22 % à 31 % en seulement 12 mois, les utilisateurs quotidiens affichant la baisse de confiance la plus marquée. Ce mouvement de rejet se serait étendu au monde du travail, où près de la moitié de cette génération estime désormais que les risques liés à l'IA l'emportent sur ses avantages dans le milieu professionnel. Les organisations qui accélèrent l'adoption de l'IA se heurtent désormais au scepticisme, à la résistance, voire à une opposition active de la part de ces jeunes utilisateurs.
Les conclusions de cette étude s'inscrivent dans un contexte marqué par une hostilité croissante de la part de la génération Z envers l'IA. Un rapport précédent de l'université Stanford avait déjà mis en évidence un fossé grandissant entre l'optimisme des experts en technologie et les préoccupations du grand public, centrées sur la sécurité de l'emploi et l'augmentation du coût de la vie. Les données de ce rapport ont notamment révélé que les dirigeants de l'industrie sous-estiment souvent cette hostilité sociale, qui se manifeste parfois par des actes de violence à l'encontre des dirigeants du secteur.
La génération Z, souvent abrégée en « Gen Z » et communément appelée « Zoomers », est la cohorte démographique qui succède à la génération Y et précède la génération Alpha. Les chercheurs et les médias grand public situent le début de cette génération entre le milieu et la fin des années 1990, et sa fin au début des années 2010, la génération étant généralement définie comme regroupant les personnes nées entre 1997 et 2012.
La relation de la génération Z avec l'IA ressemble à cette relation toxique dont on n'arrive pas vraiment à se détacher. Bien qu'ils utilisent régulièrement ces outils, leur mécontentement envers l'IA est passé de 22 % à 31 % en seulement un an, selon une étude de Gallup. Cette génération, censée adorer les nouvelles technologies, mène un mouvement de résistance contre l'IA, et ses arguments sont plus pertinents qu'on ne le pense.
L'effet « la familiarité engendre le mépris »
Les outils d'IA utilisés au quotidien enregistrent les baisses d'enthousiasme les plus marquées, révélant ainsi une tendance inquiétante.
Plus révélateur encore : les utilisateurs quotidiens de l'IA ont vu leur enthousiasme baisser de 18 points et leur optimisme reculer de 11 points. Il semblerait que plus on se familiarise avec ChatGPT, moins on lui fait confiance. Il ne s'agit pas là d'une lassitude classique liée à l'adoption des technologies.
Les universités ont conclu des partenariats de plusieurs millions de dollars avec des entreprises spécialisées dans l'IA, transformant ainsi les étudiants en testeurs bêta bénévoles pour la dernière expérience en date de la Silicon Valley. Alex Hanna, directeur de recherche au Distributed AI Research Institute, appelle cela une approche « intégrer d'abord, trouver des cas d'utilisation ensuite » qui traite l'éducation comme une opportunité marketing.
Quand les outils deviennent des béquilles cognitives
80 % des membres de la génération Z estiment que les raccourcis offerts par l'IA les rendent moins intelligents, et les neurosciences leur donnent raison.
La génération Z prend conscience que l'IA est en train de remodeler leur cerveau, et cela ne leur plaît pas. Une étude du MIT a révélé une baisse de l'activité cérébrale chez les personnes écrivant avec l'aide de l'IA, ce qui entraîne une diminution de l'esprit critique et une capacité réduite à repérer les fausses informations. C'est comme avoir une calculatrice greffée en permanence à son cerveau : pratique, jusqu'à ce qu'on se rende compte qu'on a oublié comment faire des calculs simples.
L'inquiétude au travail va plus loin. Près de la moitié de la génération
Z estime désormais que les risques liés à l'IA l'emportent sur ses
avantages dans le milieu professionnel, soit une hausse de 11 points de
pourcentage par rapport à l'année dernière. Quelque 44 % reconnaissent
saboter activement les déploiements de l'IA par leurs employeurs, un
niveau de résistance organisée qui ferait la fierté des syndicalistes.
La rébellion de l'authenticité
Les réseaux sociaux ont appris à la génération Z à repérer les contenus artificiels à des kilomètres. Le fait d'avoir grandi en tant que créateurs de contenu sur TikTok et Instagram a appris à la génération Z à privilégier l'authenticité plutôt que la facilité. Le recours à l'IA pour générer des œuvres d'art, des essais ou des publications sur les réseaux sociaux est ainsi mal vu : cela est considéré comme fondamentalement ringard et inauthentique.
Les universités qui mettent en avant des outils tels que les résumés de cours générés par l'IA de l'ASU passent complètement à côté de cette évolution culturelle. Les étudiants ne veulent pas que leur éducation soit automatisée ; ils veulent qu'elle ait un sens. Le journal étudiant de l'Université de Pennsylvanie a parfaitement saisi ce sentiment, en affirmant que « l'IA ne peut pas coexister avec l'éducation — elle ne peut que la dégrader ».
Ce n’est pas de la technophobie, mais une question de reconnaissance des schémas. La génération Z a vu les réseaux sociaux promettre de créer du lien et ne faire que semer la division. Elle ne se laisse pas berner par le deuxième round du discours commercial de la Silicon Valley qui consiste à dire « faites-nous confiance, cette fois-ci, ce sera différent ». Son scepticisme vis-à-vis de l’IA représente quelque chose de plus rare que la simple résistance : un consentement éclairé à l’ère numérique.
Alors que le rejet de l'IA s'intensifie chez les jeunes utilisateurs, une étude de la British Standards Institution a révélé que les entreprises privilégient l'IA plutôt que les nouvelles recrues, confrontant ainsi la génération Z à une « apocalypse de l'emploi ».
Basé sur une enquête menée auprès de plus de 850 entreprises dans sept pays, dont la France, le rapport "Flourishing in the AI Workforce" souligne que les organisations misent de plus en plus sur des solutions d'automatisation basée sur l'IA pour réduire les coûts et pallier les pénuries de compétences. Cette tendance affecte particulièrement les postes de débutants, renforçant chez la génération Z le sentiment que les opportunités d'entrée sur le marché du travail se raréfient.
Ce malaise s'étend à une remise en question plus profonde de la valeur des parcours éducatifs traditionnels à l'ère de l'intelligence artificielle. En effet, un rapport publié par Indeed en avril 2025 révèle qu'un nombre croissant de jeunes diplômés considèrent désormais que leurs études universitaires ont été une perte de temps et d'argent.
Face à des systèmes d'IA capables de rivaliser avec leurs compétences, ces jeunes professionnels expriment un sentiment de frustration croissant. Ils ont été formés dans un système éducatif qui valorise les parcours longs et coûteux, mais constatent aujourd’hui que leurs compétences sont concurrencées, voire dépassées, par des technologies en constante progression. Ce constat renforce davantage leur scepticisme à l’égard de l’IA dans le monde professionnel.



