Le sondage, un acteur de la vie politique plus qu’un outil de prédiction

Le 13 avril 2014 paraissait un sondage en vue de l’élection présidentielle française de 2017. A cette date, alors qu’aucun candidat n’était déclaré et que nous étions à peine à la moitié du précédent mandat, un institut prétendait tester les chances de candidats putatifs de remporter cette élection. Ainsi, nous apprenions qu’au 1er tour, 29% des sondés se porteraient sur Nicolas Sarkozy (alors encore en « retrait » de la vie politique), 25% sur Marine Le Pen, et 19% sur François Hollande.

Cette publication soulève de très nombreuses questions tant politiques qu’épistémologiques. Il est ici question de fiabilité d’une telle étude, de problèmes méthodologiques mais aussi de parti-pris politiques, notamment le fait de tester des candidats non déclarés par exemple. Une autre interrogation concerne le facteur temps. En effet, on peut se demander si, interroger des électeurs presque trois ans avant une échéance, a un sens, notamment prédictif ?

Les derniers sondages, parus en ce début d’année 2016, résument à eux seuls toutes ces problématiques : est-il en effet pertinent et fiable de « tester » – et de mettre sur le même plan – des candidats déclarés et non déclarés – Emmanuel Macron ou Nathalie Arthaud cohabitant avec Jean-Luc Mélenchon ou Marine Le Pen. Que fait-on par ailleurs de « l’effet primaires » ? Ceci n’est pas sans conséquence et demandent aux instituts de sondages d’imaginer toutes les configurations possibles au sein des Républicains : si Alain Juppé remporte la primaire, si Nicolas Sarkozy l’emporte, si François Fillon l’emporte, si c’est Bruno Le Maire etc. Cet « effet primaires » trouble la lisibilité des sondages et, nous le verrons plus loin peut aussi avoir des effets sur l’orientation des votes à venir.

On voit ici que le caractère prédictif d’un sondage à un an de la présidentielle est structurellement incertain, voire impossible, puisque le candidat gagnant de la primaire LR n’est même pas désigné.

Mais, au-delà de la question de la « primaire », le vrai enjeu reste de savoir dans quelle mesure il est possible d’accorder du crédit à un sondage aussi distant de l’échéance qu’il prétend prévoir ? A cela, les sondeurs répondent que l’aspect prédictif n’est pas forcément l’enjeu et que le sondage ne mesure qu’une « opinion » à un instant donné… sauf que c’est sans compter la manière dont sont perçues, commentées, analysées ces données. Certes, le sondage mesure des opinions ici et aujourd’hui mais cette mesure est une sorte d’acte illocutoire qui consisterait à dire : quand sonder c’est prédire. Donc, se pose la question de savoir en quoi ces travaux sondagiers sont utiles à un an d’une échéance présidentielle ? Que disent-ils de la scène politique en jeu ?

Quelques jalons à la fois historiques et théoriques nous permettent de mettre en perspective la question des sondages. Si l’outil « sondage » n’est pas critiquable dans l’absolu, il reste qu’il est important de connaître l’épistémologie interne de ce type d’études pour mieux l’appréhender.

DE L’OPINION PUBLIQUE À GALLUP

Notons que le sondage est un outil construit pour interroger et surtout rendre tangible ce qu’on appelle « l’opinion publique » ; un concept complexe qui tend à devenir de plus en plus important dans le discours politique aujourd’hui en tant qu’il légitime de nombreuses actions et orientations politiques.

Définie tantôt comme étant l’envers de la raison et de la vérité par Platon ou considérée comme n’ayant pas tout à fait d’existence propre par Bourdieu (Bourdieu, 1973), la notion d’opinion publique est une notion centrale dans l’appréhension du sondage. Jürgen Habermas en fera par ailleurs un objet central de son travail (Habermas, 1988) ; l’espace public est, selon lui, le lieu où des personnes privées font un usage public de leur raison. Et l’opinion publique se forme dans la confrontation entre ces personnes privées et des acteurs publics.

D’un point de vue historique, même si des techniques de mesure de l’opinion apparaissent dès le 18ème siècle, c’est à partir du 20ème siècle que l’on construit des outils sérieux et solides pour mesurer cette opinion. C’est notamment aux Etats-Unis que Gallup introduit et popularise les sondages. En interrogeant un échantillon de 10000 personnes selon une méthode statistique de construction des échantillons, il parvient à prévoir l’élection de Roosevelt en 1936 alors que le Literary Digest, un journal américain, avait prédit la victoire d’un républicain en se basant sur un échantillon non statistique de deux à trois millions de personnes (Blondiaux, 1998). On notera d’ailleurs ici, combien la notion de prédiction est historiquement centrale quand il s’agit de sondages. Plus globalement, Roosevelt deviendra le premier président à s’appuyer sur les sondages pour gouverner.

En France, la diffusion des sondages est plus tardive. Les premières études sont réalisées en 1938 par l’IFOP mais leur écho reste très modeste. Il faudra attendre la conjonction de trois éléments cruciaux pour qu’elles se popularisent. D’abord une presse magazine qui va jouer un rôle important de diffusion des sondages ; phénomène auquel s’ajoutera la personnalité même du général de Gaulle qui va susciter un intérêt pour la mesure sondagière ; et surtout la réforme constitutionnelle de 1962 qui change la donne à savoir, l’élection du Président de la République au suffrage universel direct dès 1965.

Ces succès de prédiction ou de publications n’ont pas empêché des ratages fameux, ratages qui nous feront nous interroger sur les conditions de l’élaboration épistémologique des sondages. Souvenons-nous des sondages pour la Présidentielle de 1995 qui donnaient Edouard Balladur vainqueur jusqu’en février, et des sondages de 2002 qui ne prévoyaient pas Jean-Marie Le Pen présent au second tour. On le voit, sonder n’est pas forcement prédire correctement.

EPISTÉMOLOGIE DE LA TECHNIQUE DU SONDAGE

Outre leur succès en tant qu’ils fournissent du flux pour la presse et qu’ils sont une source de visibilité pour les instituts, il reste que les sondages, d’un point de vue méthodologique, soulèvent donc plusieurs enjeux.

Comme on l’a vu, les sondages donnent un caractère tangible à l’opinion publique voire l’assimile à une personne de manière anthropomorphique. Cela porte à croire que l’opinion publique existerait indépendamment de ces techniques qui lui donnent forme (on parle de recueil, comme si les opinions pouvaient seulement être recueillies). Or la technique produit en partie ce qu’elle mesure : elle la fabrique, la construit, la formate (Bourdieu, 1973). En cela, elle repose sur de nombreux présupposés. Premièrement, les sondages ne s’intéressent et ne recueillent que des opinions privées et individuelles. En outre, le sondage ne recueille que des opinions provoquées. Il faut à ce propos noter que l’opinion est extrêmement plastique, dans le sens où elle est extrêmement sensible à la manière dont sont posées et formulées des questions. Enfin, les sondages ne donnent pas une valeur différente à des opinions plus ou moins bien informées ou plus ou moins intenses.

On a donc la matérialisation d’une opinion publique comme une somme d’opinions individuelles, suscitées par un questionnement extérieur et comptabilisées sans critères de compétences ou d’informations.

Enfin, il y a des limites inhérentes à la méthode avec deux principaux biais. Tout d’abord, le problème des refus de réponse, il s’agit des personnes qui refusent le sondage. En général, les instituts constatent près de 80% de refus de réponses (Méchet et Weill, 2000), ce qui est problématique pour parvenir correctement à atteindre des échantillons d’une taille acceptable. C’est d’ailleurs cette taille qui constitue la deuxième limite principale : les échantillons baissent régulièrement, ce qui pose d’abord un problème de fiabilité et conduit les instituts à utiliser des techniques de redressement de l’échantillon qui peuvent nuire à la fiabilité des résultats. Par ailleurs, certaines populations sont particulièrement difficiles à atteindre, notamment les jeunes (Blondiaux, 1998) et, enfin, les conditions matérielles des enquêtes sont aussi parfois mises en cause pouvant altérer en cela les résultats (Darras, 2011).

Au total, la manière dont sont administrés les sondages peuvent mettre en cause leur intérêt, voire leur fiabilité ; pourtant le monde des sondages continue de fonctionner et de mesurer une opinion publique telle que le sondage lui-même veut bien la définir. Surtout les sondages ayant comme espace de référence uniquement les autres sondages – avec les mêmes biais épistémologiques – ils finissent par avoir la valeur de mesure, de prédiction et de comparaison qu’ils s’accordent eux-mêmes.

LE SONDAGE, UN ACTEUR POLITIQUE ?

Fort de ces rappels théoriques et méthodologiques sur la technique en elle-même, il est nécessaire de s’interroger sur les effets de sondages publiés sur la vie politique. En effet le sondage n’est pas un outil neutre.

Car bien sûr les sondages participent à façonner – en partie – l’échiquier politique. Ils le figent, ils légitiment ou non des candidatures potentielles, ce notamment en choisissant de tester tel ou tel candidat.  En effet, être « testé » dans un sondage est déjà une première marche vers la crédibilité d’une candidature, et réciproquement ; un nom qui apparaît dans un sondage cristallise l’attention autour de la personne, augmente une forme de légitimité. En fait, on observe une dialectique entre ce que l’on voit poindre (« une tendance ») et ce que le sondage fige, cristallise, et fossilise. Ce qui n’est absolument pas sans influence sur les actions des acteurs politiques en perpétuelle quête de popularité. De même que les sondages influencent le personnel politique, ils influencent les citoyens en canalisant et en opérant une sélection des possibilités.

Cela montre bien que les facteurs de vote étant multiples et notamment liés à un contexte bien précis, des sondages trop éloignés de l’échéance ne semble pas avoir de valeur prédictive décisive. En revanche, ils participent à la construction de l’offre électorale en sélectionnant, canalisant et définissant candidats et enjeux.

Ainsi, depuis l’apparition des sondages, on discute beaucoup, en sociologie électorale, de leurs effets sur le comportement des électeurs. A cet égard, on peut noter deux effets : d’une part l’effet bandwagon (rallier le train en marche), les intentions de vote indiquant le leadership de tel candidat, cela inciterait les électeurs à délaisser tel autre candidat, autrement dit le mécanisme du « vote utile » ; d’autre part un effet underdog (secourir le perdant), inverse, où les électeurs se mobiliseraient pour l’électeur à la traîne dans les sondages. A l’heure de la popularisation de l’organisation de primaire dans les partis politiques, ces deux effets tendent à être pris de plus en plus au sérieux. On peut faire l’hypothèse que l’effet bandwagon est plus fort en tant qu’il participe d’un vote utile et efficace.

Par ailleurs, concernant le temps politique, nous pouvons estimer que nous sommes rentrés dans une période particulière de présentisme (Hartog, 2002), c’est-à-dire un rapport au temps envahi par le présent, autrement dit l’immédiateté (Martin, 2015). Tout est en perpétuel mouvement. Ici, l’outil sondagier est à la fois un symptôme et une conséquence. En effet, il répond à un besoin des acteurs politiques devant la complexité de l’environnement et des opinions publiques. Il répond aussi à un besoin de flux notamment pour la presse afin d’avoir une photographie immédiate de « l’opinion » sur une question donnée, évitant ainsi un long et onéreux travail d’enquête et de recueil de données sur le terrain. Enfin, le sondage prétend fixer quelque chose qui est par nature mouvant. Il fige un état qui s’est déjà modifié au moment de sa réalisation.

Enfin, le sondage intervient de plein fouet dans la vie politique elle-même : il est en effet, un des acteurs de personnalisation de la vie politique française et de présidentialisation des partis politiques eux-mêmes. Le succès de ces partis est largement dépendant de leur capacité à faire émerger un présidentiable reconnu dans l’opinion : les sondages ont donc achevé la transformation des partis en écuries à candidats.

Finalement le sondage est tout autant un acteur de la vie politique qu’il participe à influencer qu’un observateur neutre, qu’un instrument sans conséquence, qu’un outil. Sa valeur prédictive est, de fait, quasi impossible sauf à prétendre que le sondage fait entièrement le jeu électoral voire l’élection.

DÉMOCRATIE OU ARTEFACT ?

Pour toutes ces raisons, de nombreuses analyses ont été proposées en soutien ou à l’encontre de cette technique. Les défenseurs des sondages ont produit des arguments l’assimilant à une forme de démocratie avancée ou à des formes de démocraties directes (Zimmermam, 1999). Il est aussi question pour certains de démocratie continue (Rousseau, 1995). Pour d’autres, cela produirait une forme de citoyenneté critique (Grunberg, 2002). Enfin, d’aucuns rappellent que les sondages existent seulement dans les pays démocratisés et sont consubstantiels de la liberté d’expression et d’opinion (Lancelot, 1983).

Au final, le sondage politique est peut-être moins indispensable à la démocratie ou révélateur de celle-ci que maillon d’une chaîne de production du politique.

Les instituts ont besoin de sondages politiques, moins pour des raisons pécuniaires que des raisons de prestige et de notoriété. Les médias ont besoin de contenus et du flux facile qu’offrent les sondages. Le personnel politique a besoin de ces études pour lire sa notoriété, sa popularité, son existence. Grâce aux sondages, les consommateurs de médias ont une vision du politique résumée en un cliché, une vision quasi ludique d’un univers complexe. En retour, les instituts continuent de fournir du contenu à des médias avides, à des acteurs politiques pressés et à des consommateurs superficiellement intéressés par des classements toujours renouvelés.

Ainsi, au final, les sondages participent bien de la vie politique, peut-être moins en tant qu’observateur pouvant prédire chacune des élections à venir mais peut-être plus en tant qu’acteur à part entière.