Edito : Le soulèvement des machines

Edito du numéro T2-2018 – Cliquez-ici pour accéder au sommaire

« Les 10 dernières années ont été consacrées à la construction d’un monde mobile first, transformant nos téléphones en télécommandes pour nos vuies. Dans les 10 prochaines années, nous nous dirigerons vers un monde qui est AI first. » Sundar Pichai, CEO de Google

Prométhée a volé aux Dieux le feu, les techniques et les arts pour les offrir aux hommes. Pour le punir, Zeus le fit enchaîner nu à un rocher où un aigle venait lui dévorer son foie qui repoussait chaque jour.
Les hommes sont en train aujourd’hui de donner, à leur tour, l’intelligence et la connaissance aux machines. Ils se départissent ainsi de ce qui les caractérisait en créant des systèmes artificiels, capables de les dépasser.
L’IA surpasse déjà l’homme dans bien des domaines. Les champions humains des jeux d’échecs, de go ou même de poker n’arrivent désormais plus à rivaliser avec la puissance combinatoire et la mémoire sans limite des machines. L’IA arrive à classifier des millions d’images selon leurs contenus, à comprendre le langage naturel, à établir des diagnostics médicaux ultra-fiables, à conduire des véhicules sans accidents (ou presque)…

Ces performances résonnent dans l’imaginaire collectif avec les scénarios des films de science fiction, construits par essence sur un socle angoissant. Les progrès de l’IA évoquent donc plus facilement le Skynet de Terminator qu’un avenir radieux et serein.
L’intervention, dans le débat, de scientifiques de renom comme le regretté physicien Stephen Hawking ou, dans un sens inverse, du futurologue Raymond Kurzweil, accentue l’inquiétude. Le premier a annoncé à plusieurs reprises que l’IA pourrait être « le pire événement de l’histoire de notre civilisation », à moins que la société ne trouve une façon de contrôler son développement. Le second annonce que l’IA égalerait l’intelligence humaine en 2029. Pour Kurzweil, la singularité serait pour 2045, date à laquelle « nous pourrons multiplier notre intelligence effective par un milliard en fusionnant avec l’intelligence artificielle que nous aurons créée ». Le même Kurzweil rêve de faire revivre son défunt père, à l’aide de l’IA (Ah ces américains !).

L’alternative angoissante entre le scénario catastrophe de perte de contrôle des machines ou bien un transhumanisme béat agace beaucoup les spécialistes de l’IA. Yann LeCun, l’un des pères du Deep Learning à l’origine de la renaissance et de l’essor actuel de l’IA, rejette le postulat de la singularité « qui fait abstraction de tout un tas de points de friction dans la progression de la technologie ». C’est aussi l’avis du Pr Jean-Gabriel Ganascia, auteur du « Mythe de la singularité » qui fustige en la matière « les doctrines fumeuses d’autorités reconnues ».

On ne peut que les suivre. Car de quoi parle-t-on aujourd’hui ? Nos IA actuelles n’ont même pas l’intelligence d’un cafard. Elles ne sont performantes que dans des domaines très précis où elles doivent emmagasiner une grande quantité de données et les utiliser rapidement. Ainsi, AlphaGo a pu se perfectionner en jouant en quelques jours, contre lui-même, plus de parties que toute l’humanité depuis 3000 ans. C’est impressionnant mais cela reste limité à un domaine très réduit, qui s’y prête bien.

C’est à cela que doivent nous servir les machines. A travers notre histoire, les innovations technologiques sont venues démultiplier nos forces physiques, nos capacités de production, notre créativité. L’IA peut venir démultiplier nos capacités d’analyse et de décision.

L’essor de l’IA semble d’ailleurs inéluctable. Les géants mondiaux du web, américains et chinois, en ont fait une priorité comme en témoigne la stratégie AI First énoncée par le patron de Google. La France a lancé en 2017 un plan IA qui a été mis au placard pour l’instant en attendant les conclusions de la mission confiée à Cédric Villani sur le sujet. L’Europe aussi s’intéresse à la question.

L’IA est une chance et une filière stratégique d’avenir. Appelons de nos vœux un encouragement des initiatives en la matière plutôt que la tentation ordinaire d’une régulation, afin qu’on ne dise pas, selon une formule inspirée de Laurent Alexandre, auteur de « La guerre des intelligences », que les Etats-Unis ont les GAFA, la Chine les BATX et nous, nous avons le RGPD (ou un quelconque dérivé spécial IA) !

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