Edito : Le Dataïsme n’est pas un humanisme

Edito du numéro T4-2017 – Cliquez-ici pour accéder au sommaire

Sans Data, point de salut. Le Big data est grand et l’algorithme est son prophète. C’est là le crédo du Dataïsme, une nouvelle religion qui viendrait remplacer petit à petit toutes les autres et qui réduirait dans le même temps la confiance dans l’intuition, la capacité de jugement et de prise de bonnes décisions des humains.

    C’est à l’historien Yuval Noah Harari que l’on doit ce nouveau concept. Après avoir séduit des millions de lecteurs (dont Barak Obama, Bill Gates et Mark Zuckerberg) avec « Sapiens, une brève histoire de l’humanité », Harari revient avec un nouvel essai « Homo deus, une brève histoire de l’avenir ». Dans cette analyse de la dynamique d’évolution de l’humanité, l’historien annonce l’avènement d’une nouvelle ère où l’autorité sera de plus en plus confiée à la data et aux algorithmes. Cette autorité qui était attribuée pendant des siècles à un ou plusieurs Dieux, s’est déplacée progressivement à l’ère moderne vers l’individu, son libre arbitre et sa capacité de jugement et de raisonnement. A présent, on assiste à un mouvement inéluctable de remontée de la décision vers le cloud, le Big data et les algorithmes.

Il est vrai que la confiance accordée aux systèmes automatiques dopés aux données ne cesse de croître. Qui aurait consenti, il y a encore dix ans, le moindre crédit au concept de voitures qui se conduiraient toutes seules ? A présent, les annonces des constructeurs se multiplient, donnant l’impression que la généralisation des véhicules autonomes, capables de mieux se conduire sans notre intervention, serait pour demain. Et personne ne s’en étonne vraiment.
De même, dans le domaine du marketing, la croyance en la toute-puissance de la data s’affirme avec force. On veut tout automatiser, tout optimiser et tout personnaliser par la grâce des algorithmes et du Big data. Là aussi, on ne doute pas de pouvoir accéder au cerveau du consommateur pour identifier voire anticiper ses besoins et ses désirs les plus secrets. Et personne ne s’en étonne plus, là non plus.

Et si cette confiance dans la data et les algorithmes était en réalité très exagérée ?

    Le Big data promet beaucoup mais tient encore peu. Il suscite des attentes qui dépassent largement ses possibilités. Ainsi, beaucoup imaginent que les données du Big data parlent d’elles-mêmes, qu’il suffit d’y accéder pour que tout devienne clair. Or rien n’est moins sûr. La data est un moyen et non une fin en soi. C’est son exploitation avisée et adaptée au contexte d’utilisation qui va lui conférer de la valeur.

L’échec des prédictions du Big data lors de la dernière élection présidentielle illustre bien cette limite : des non spécialistes, même avec des données massives, n’y voient pas forcément clair. Ainsi, l’entreprise canadienne Filteris qui se dit « non spécialiste de la politique » a annoncé tout au long de la campagne la présence certaine de François Fillon au second tour de l’élection, sur la foi des mesures du poids numérique des candidats sur la toile. On sait ce qu’il en fut, au plus grand soulagement des instituts de sondages qui n’ont pas boudé leur plaisir de moquer les méthodes utilisées. Pourtant, ce n’est pas le Big data qui a failli mais l’usage qui en a été fait. Ce même Big data a été très largement utilisé dans la campagne du candidat Macron et a contribué à son succès.

C’est dire l’importance du facteur humain, que le dataïsme relègue trop vite à un rang subalterne.

    L’existence de la data précède son essence. C’est la capacité de discernement et la finesse du jugement humain qui déterminent l’intérêt et l’utilité d’un set de données. L’algorithme qu’on lui applique n’est que le reflet d’une intention, l’expression de l’intelligence analytique de son concepteur.

Et l’Intelligence Artificielle me diriez-vous. Malgré toutes les avancées en la matière, les algorithmes d’IA sont aujourd’hui extrêmement spécialisés dans des tâches très précises et limitées, que l’homme leur attribue. On parle d’IA faibles. La singularité technologique, c’est-à-dire le moment où l’intelligence des machines dépassera celle des hommes, est une très lointaine fiction comme le développe le Professeur Jean-Gabriel Ganascia dans son ouvrage « Le mythe de la singularité ».

    Les datas, algorithmes et IA vont encore avoir longtemps besoin des hommes pour être utiles et pertinents. Il convient d’en tenir compte et d’aborder les nouvelles technologies de la data sans leur attribuer des vertus magiques qu’elles n’ont pas. La data ne parlera pas toute seule. Il faut se donner les moyens humains de la faire parler.
    Bonne lecture !

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